Trouver la paix
Et si lutter contre ce que vous ressentez était précisément ce qui vous empêche d’aller mieux ? La recherche en psychologie clinique donne une réponse claire, et elle est inconfortable.

Le paradoxe au cœur de la souffrance
Quand quelque chose fait mal une anxiété qui revient, une tristesse qui s’installe, une pensée qu’on ne veut pas avoir le réflexe naturel est de lutter. De se dire qu’il ne faut pas penser à ça, de chercher à contrôler ce qu’on ressent, de s’occuper pour ne pas sentir.
Ce réflexe est humain. Il est aussi, selon une décennie de recherche en psychologie clinique, l’une des principales raisons pour lesquelles la souffrance psychologique dure, et s’amplifie. La lutte contre l’expérience intérieure ne la réduit pas. Elle l’alimente.
Steven Hayes et la naissance de l’ACT
C’est le psychologue américain Steven C. Hayes, de l’Université du Nevada, qui a formalisé ce paradoxe dans un cadre thérapeutique rigoureux. Dans les années 1980, alors qu’il traverse lui-même des crises de panique sévères, Hayes observe quelque chose d’inattendu : plus il essaie de contrôler ses pensées anxieuses, plus elles s’imposent avec force.
Cette observation personnelle devient le point de départ d’un programme de recherche qui aboutit à l’Acceptance and Commitment Therapy (ACT), une approche psychothérapeutique évaluée depuis dans plusieurs centaines d’essais cliniques randomisés. L’expression « acceptation radicale » vient d’une autre thérapie, la thérapie comportementale dialectique de la psychologue Marsha Linehan, mais les deux approches partagent le même principe : cesser de lutter contre ce que l’on ressent.
Le principe central de l’ACT repose sur un constat contre-intuitif : tenter de supprimer ou de contrôler ses pensées et émotions négatives est non seulement inefficace, mais contre-productif. Hayes appelle ce phénomène l’évitement expérientiel et y voit un mécanisme commun à de nombreux troubles psychologiques.
Ce que la recherche dit sur l’évitement expérientiel
L’évitement expérientiel, c’est tout ce qu’on fait pour ne pas ressentir ce qu’on ressent : se noyer dans le travail, ruminer pour « comprendre » plutôt que d’accepter, fuir les situations qui pourraient réveiller une émotion difficile. À court terme, ça fonctionne. À long terme, ça construit une prison.
Dans une revue des études publiée en 2007, Neharika Chawla et Brian Ostafin retrouvent un lien régulier entre le niveau d’évitement expérientiel et l’intensité des symptômes dépressifs, anxieux et de stress post-traumatique. Plus une personne évite ses expériences intérieures, plus ses symptômes ont tendance à être sévères.
| Stratégie | Mécanisme | Effet à long terme |
|---|---|---|
| Suppression de pensée | On interdit activement une pensée | Effet rebond : la pensée revient plus forte (Wegner, 1994) |
| Évitement situationnel | On fuit les contextes déclencheurs | Renforcement de la peur, réduction du champ de vie |
| Rumination | On analyse pour ne pas ressentir | Amplification de la détresse, chronicisation |
| Acceptation radicale | On observe sans juger ni fuir | Réduction de l’intensité émotionnelle, flexibilité accrue |
Acceptation ne veut pas dire résignation
C’est le malentendu le plus fréquent et le plus paralysant. Beaucoup refusent l’idée d’acceptation parce qu’ils l’assimilent à la capitulation : accepter que les choses aillent mal, renoncer à changer quoi que ce soit, se soumettre à la souffrance.
La distinction que pose l’ACT est précise et fondamentale :
Résignation
Abandonner l’idée que les choses peuvent changer. Passivité face à la situation extérieure. « Je n’y peux rien, alors à quoi bon. » Ferme les possibilités d’action.
Acceptation radicale
Accueillir ce qui est présent intérieurement, pensées, émotions, sensations, sans les combattre. La situation extérieure peut toujours être changée. C’est la guerre intérieure qu’on arrête.
Autrement dit : l’acceptation radicale ne porte pas sur les circonstances de vie, mais sur l’expérience intérieure. On peut accepter de ressentir de l’anxiété tout en continuant à agir. On peut accueillir la tristesse sans y rester enfermé. C’est précisément cette posture qui libère l’énergie cognitive bloquée dans la lutte.
Les données cliniques : ACT vs thérapies classiques
L’efficacité de l’acceptation radicale n’est pas une promesse philosophique. Elle est documentée dans des essais cliniques comparatifs. Une méta-analyse de Jacqueline A-Tjak et ses collègues (2015) a rassemblé 39 essais randomisés menés auprès de patients souffrant de troubles psychologiques ou physiques, comme l’anxiété, la dépression ou la douleur chronique.
Résultat : l’ACT fait nettement mieux que l’absence de traitement ou les soins habituels. Face aux thérapies cognitivo-comportementales classiques (TCC), en revanche, elle ne se montre ni supérieure ni inférieure. C’est une option parmi d’autres, avec des résultats comparables, qui peut mieux convenir aux personnes que la lutte contre leurs pensées épuise.
Comment pratiquer l’acceptation radicale sans tomber dans le fatalisme
L’acceptation radicale n’est pas un état qu’on atteint une fois pour toutes. C’est une posture qu’on adopte, moment après moment, face à ce qui surgit. Hayes et son équipe ont identifié six processus clés qui la rendent praticable au quotidien :
| Processus ACT | Ce que ça signifie concrètement |
|---|---|
| Défusion cognitive | Observer ses pensées comme des événements mentaux, pas comme des vérités absolues. « J’ai la pensée que je suis incompétent » plutôt que « Je suis incompétent. » |
| Acceptation | Laisser les émotions être présentes sans les amplifier ni les combattre. Leur faire de la place sans s’y noyer. |
| Moment présent | Revenir à l’ici et maintenant plutôt que de rester coincé dans le passé ou projeté dans un futur anxiogène. |
| Soi comme contexte | Se percevoir comme l’observateur de ses expériences, pas comme ses expériences elles-mêmes. |
| Valeurs | Identifier ce qui compte vraiment, et agir en accord avec ces valeurs même en présence d’émotions difficiles. |
| Action engagée | Agir dans la direction de ses valeurs, indépendamment de l’état émotionnel du moment. |
Ce que ça change réellement
Les personnes qui intègrent l’acceptation radicale dans leur quotidien ne signalent pas l’absence de souffrance. Elles signalent une relation différente à la souffrance, moins de résistance, moins d’amplification, et une capacité accrue à continuer à vivre pleinement malgré elle.
C’est exactement ce que mesurent les études sur la flexibilité psychologique. Dans une revue publiée en 2010 dans Clinical Psychology Review, Todd Kashdan et Jonathan Rottenberg présentent cette flexibilité psychologique, le cœur de l’ACT, comme un aspect fondamental de la santé mentale : la capacité à s’adapter aux situations, à changer de point de vue et à agir selon ses valeurs malgré l’inconfort.
La paix intérieure que promet l’acceptation radicale n’est pas l’absence de tempête. C’est l’apprentissage de ne plus se battre contre le vent.
Sources
- Hayes, S. C., Luoma, J. B., Bond, F. W., Masuda, A., et Lillis, J. (2006). Acceptance and Commitment Therapy: Model, processes and outcomes. Behaviour Research and Therapy, 44(1), 1-25.
- A-Tjak, J. G. L. et al. (2015). A meta-analysis of the efficacy of acceptance and commitment therapy for clinically relevant mental and physical health problems. Psychotherapy and Psychosomatics, 84(1), 30-36.
- Chawla, N., et Ostafin, B. (2007). Experiential avoidance as a functional dimensional approach to psychopathology: An empirical review. Journal of Clinical Psychology, 63(9), 871-890.
- Kashdan, T. B., et Rottenberg, J. (2010). Psychological flexibility as a fundamental aspect of health. Clinical Psychology Review, 30(7), 865-878.
- Wegner, D. M. (1994). Ironic processes of mental control. Psychological Review, 101(1), 34-52.
- Linehan, M. M. (1993). Cognitive-Behavioral Treatment of Borderline Personality Disorder. Guilford Press.