Un tiers des adultes entre 40 et 82 ans déclarent avoir des difficultés à s’endormir ou à rester endormis au moins trois nuits par semaine. Ce n’est pas une estimation grand public. C’est le chiffre d’une étude publiée dans le Journal of Sleep Research par le Centre du sommeil du CHUV, à partir de la cohorte HypnoLaus. 3 947 personnes suivies, dont 1 718 ont passé une nuit sous polysomnographie à domicile, un examen qui enregistre l’activité cérébrale, la respiration et le rythme cardiaque pendant le sommeil.
Ce chiffre change quelque chose. Il ne mesure pas l’insomnie chronique au sens médical du DSM-5. Il mesure des troubles du sommeil ressentis, rapportés, présents dans la vie quotidienne d’une personne sur trois.
Ce que l’étude a réellement mesuré
Les auteurs, PD Dr Nicola Marchi et Isabel Ericson, ont défini les symptômes d’insomnie de façon précise : difficulté d’endormissement ou de maintien du sommeil au moins trois nuits par semaine au cours du mois précédent, ou usage régulier d’un somnifère. Cette définition compte. Elle exclut la mauvaise nuit occasionnelle. Elle inclut les personnes qui prennent un hypnotique pour dormir sans avoir été formellement diagnostiquées.
Résultat : 32 % des participants présentent des symptômes d’insomnie. 4,2 % de l’échantillon total prennent régulièrement un somnifère. La cohorte est suisse, mais les taux observés sont comparables aux données européennes récentes.
Un point important : les chercheurs distinguent nettement symptômes et trouble chronique. Le Dr Marchi précise dans la communication du CHUV que le trouble d’insomnie chronique nécessite des symptômes persistants depuis au moins trois mois avec un retentissement dans la journée, et son diagnostic reste clinique. Cette distinction est souvent effacée dans le discours grand public sur le sommeil.
Qui est concerné, et pourquoi
L’analyse en régression logistique a isolé plusieurs facteurs indépendants associés aux troubles du sommeil : âge avancé, sexe féminin, niveau d’éducation moins élevé, dyslipidémie, consommation excessive d’alcool, dépression, anxiété, usage de psychotropes, somnolence diurne. Les femmes sont plus souvent touchées que les hommes. L’écart avec les non-fumeurs actuels est également documenté.
La dépression et l’anxiété sont deux corrélats à ne pas prendre à la légère. Les troubles du sommeil peuvent en être la cause, la conséquence, ou les deux. Le rapport entre sommeil et santé mentale chez les femmes fait l’objet d’une recherche active, notamment autour des transitions hormonales (ménopause, périménopause) qui augmentent la prévalence des symptômes.
Ce que la polysomnographie a révélé
C’est la partie la plus intéressante de l’étude. Les personnes qui rapportent des troubles du sommeil ont, en moyenne, un sommeil objectivement moins bon que celles qui n’en rapportent pas : temps total de sommeil plus court, latence d’endormissement plus longue, plus de temps éveillé après l’endormissement, efficacité du sommeil réduite. Les écarts sont modestes (les auteurs parlent de small effect sizes) mais ils sont mesurables.
Cette convergence entre ressenti subjectif et données objectives compte. Elle contredit une lecture parfois entendue selon laquelle « les insomniaques dorment plus qu’ils ne le pensent ». Sur cet échantillon, les personnes qui se plaignent de mal dormir dorment effectivement moins bien, à la mesure près.
Pourquoi cette étude arrive à un moment particulier
En France, la santé mentale est grande cause nationale en 2026. Le bulletin mensuel de Santé publique France daté du 7 juillet 2026 indique qu’en juin, les passages aux urgences pour troubles anxieux et angoisse étaient en hausse chez les adultes, avec des effectifs toujours supérieurs à ceux des années précédentes chez les 18-64 ans. Le sommeil est l’un des indicateurs les plus sensibles à l’anxiété. Il est aussi l’un des premiers à se dégrader avant qu’un épisode dépressif ne s’installe.
La donnée du CHUV n’est pas une alerte de plus. C’est une mesure fine, avec cohorte, polysomnographie et corrélats identifiés. Ce genre de travail est rare, et il donne à la santé publique et aux cliniciens des repères plus solides que les enquêtes déclaratives seules.
Ce que ça implique concrètement
Trois choses ressortent, sans conseil moralisateur :
D’abord, avoir des symptômes d’insomnie n’équivaut pas à un diagnostic. Prendre un somnifère occasionnellement ne signifie pas être dépendant. Mais un usage régulier, plus de trois nuits par semaine, dans la durée, est le signal qu’un avis médical est utile. Les recommandations européennes placent la thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie (TCC-I) en première ligne, avant le médicament.
Ensuite, les troubles du sommeil apparaissent rarement seuls. L’étude confirme qu’ils marchent souvent avec anxiété, dépression et somnolence diurne. Traiter le sommeil sans regarder autour, c’est traiter un symptôme sans regarder le contexte.
Enfin, la distinction entre ressenti et mesure objective se réduit sur cette cohorte. Quand quelqu’un dit qu’il dort mal, il dit vrai. Ce n’est pas anodin dans une culture où le sujet est encore souvent minimisé.
Sources
- Ericson I., Marchi N.A. et al., Insomnia Symptoms in a Swiss Population-Based Cohort: Prevalence, Clinical Correlates and Polysomnographic Alterations, Journal of Sleep Research, 2026. https://onlinelibrary.wiley.com/journal/13652869
- CHUV, communication institutionnelle, juin 2026. https://www.chuv.ch/fr/departement-medecine/dm-home/liste-des-actualites/detail/news/64648-a-lausanne-un-adulte-sur-trois-presente-des-symptomes-dinsomnie
- Santé publique France, Bulletin national Santé mentale, édition du 7 juillet 2026. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/2026-07/bullnat_sante_mentale_20260707.pdf
- Maire M. et al., Prevalence and management of chronic insomnia in Swiss primary care, Journal of Sleep Research, 2020. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/32588519/
- Pavlova M. et al., Sleep health challenges among women: insomnia across the lifespan, Frontiers in Sleep, 2024. https://www.frontiersin.org/journals/sleep/articles/10.3389/frsle.2024.1322761/full