En 2004, Gloria Mark, professeure d’informatique à l’Université de Californie à Irvine, a commencé à chronométrer l’attention humaine avec un simple chronomètre. Elle suivait des travailleurs dans leurs bureaux et notait chaque fois qu’ils changeaient de tâche. La durée moyenne qu’elle a mesurée : deux minutes et demie sur un même écran avant de passer à autre chose.

Elle a refait la mesure en 2012. La moyenne était tombée à 75 secondes. Ses mesures les plus récentes, confirmées par cinq études indépendantes menées entre 2014 et 2020, donnent 47 secondes. En vingt ans, le temps pendant lequel nous maintenons notre attention sur une chose s’est divisé par trois.
Ce n’est pas une métaphore sur l’époque. C’est un chiffre mesuré, dans des conditions réelles, sur des individus qui travaillaient.
Ce que coûte réellement une interruption
Les travaux de Mark portent aussi sur ce qui se passe après une interruption, pas seulement pendant. Et c’est là que les chiffres deviennent particulièrement concrets pour comprendre la charge mentale numérique.
Après une interruption, une personne ne revient pas directement à sa tâche initiale. Elle passe en moyenne par deux tâches intermédiaires avant de retrouver le fil de ce qu’elle faisait. Le délai moyen pour atteindre un niveau de concentration comparable à celui d’avant l’interruption : 23 minutes et 15 secondes.
Cela signifie que cinq interruptions dans une journée de travail représentent théoriquement près de deux heures de récupération cognitive. Et selon ses recherches, un travailleur moderne est interrompu toutes les quelques minutes, pas toutes les heures.
Dans une étude publiée en 2008 avec des collègues de l’Université Humboldt de Berlin, Mark a aussi mis en évidence un mécanisme de compensation inattendu : les personnes interrompues finissent leurs tâches aussi vite que les autres, mais travaillent plus vite pour y arriver. Ce gain de vitesse a un coût : des niveaux significativement plus élevés de stress, de frustration et d’effort perçu. On compense, mais on s’épuise davantage.
Nous nous interrompons nous-mêmes
L’une des conclusions les plus contre-intuitives des travaux de Mark est celle-ci : 44 % des interruptions que nous vivons viennent de nous-mêmes. Pas d’une notification, pas d’un collègue. Nous basculons seuls vers une autre application, un autre onglet, un autre sujet.
Ce comportement n’est pas un manque de volonté. C’est un effet d’apprentissage. Quand le cerveau passe une heure à jongler entre des tâches multiples et des alertes entrantes, il s’habitue à ce rythme fragmenté. Même dans une heure suivante plus calme, il reproduit ce schéma de lui-même. La commutation de tâche devient un automatisme, indépendamment du déclencheur externe.
C’est ce qui rend la charge mentale numérique particulièrement difficile à percevoir : elle finit par ressembler à notre fonctionnement normal.
Ce que les notifications font au cerveau, physiquement
Chaque changement de tâche, qu’il soit déclenché par une notification ou volontaire, s’accompagne d’une libération de cortisol, l’hormone du stress. Ce mécanisme a été décrit notamment par l’endocrinologue Robert Lustig : le cortisol libéré lors d’une commutation de tâche met en retrait le cortex préfrontal, la zone du cerveau impliquée dans le raisonnement, la planification et la prise de décision, au profit d’une réponse plus réactive et moins analytique.
Quand cette commutation se produit plusieurs dizaines de fois par heure, la stimulation au cortisol devient quasi-continue. Ce n’est plus une réponse ponctuelle au stress. C’est un état de fond.
Des chercheurs de l’Université du Texas à Austin, Adrian Ward et ses co-auteurs, ont par ailleurs montré en 2017 que la simple présence d’un smartphone sur un bureau, même éteint et face contre table, réduisait les performances cognitives des participants sur des tests d’attention et de mémoire de travail. Le cerveau mobilise une partie de ses ressources attentionnelles à résister à l’impulsion de regarder l’appareil, même sans signal visible.
La mémoire de travail, première victime
La mémoire de travail est la capacité du cerveau à maintenir et manipuler temporairement des informations pendant qu’il traite une tâche. Elle est limitée : la plupart des modèles cognitifs estiment qu’elle peut tenir entre quatre et sept éléments à la fois.
Chaque interruption vide une partie de ce contenu. Quand vous êtes en plein milieu d’un raisonnement, d’une rédaction ou d’une analyse, et qu’une notification détourne votre regard ne serait-ce que deux secondes, les éléments que vous teniez en mémoire de travail s’effacent partiellement. Vous ne perdez pas l’idée générale. Vous perdez le fil exact, la formulation précise, l’enchaînement que vous étiez en train de construire.
C’est pour cette raison que reprendre après une interruption ne consiste pas à « repartir de là où on en était ». Il faut reconstruire le contexte mental, ce qui prend du temps et de l’énergie.
Ce que « toujours connecté » signifie réellement
La charge mentale numérique n’est pas seulement la somme des informations reçues. C’est le coût de la gestion continue des interruptions, réelles ou anticipées. Un cerveau qui sait qu’une notification peut arriver à tout moment maintient une vigilance de fond, même en l’absence de signal. Cette vigilance consomme des ressources attentionnelles qui ne sont alors plus disponibles pour la tâche en cours.
Mark souligne dans son livre Attention Span (2023) que ce n’est pas l’usage des outils numériques qui pose problème en soi. C’est la fragmentation qu’ils induisent, et l’absence de plages continues pendant lesquelles le cerveau peut travailler sans être rappelé à l’ordre par un signal externe.
Un cerveau qui passe 47 secondes sur chaque chose avant d’être redirigé n’est pas un cerveau au repos entre les tâches. C’est un cerveau qui n’atteint jamais la profondeur de traitement nécessaire pour que le travail, la réflexion ou la récupération soient vraiment efficaces.
Sources
- Mark, G., Gudith, D. & Klocke, U. (2008). The Cost of Interrupted Work: More Speed and Stress. CHI 2008.
- Mark, G. (2023). Attention Span: A Groundbreaking Way to Restore Balance, Happiness and Productivity. Hanover Square Press.
- Ward, A.F. et al. (2017). Brain Drain: The Mere Presence of One’s Own Smartphone Reduces Available Cognitive Capacity. Journal of the Association for Consumer Research.