
Nous voulons tous changer quelque chose dans nos vies. Arrêter de nous disputer avec notre conjoint, quitter un travail qui nous épuise, sortir d’une habitude qui nous ronge. Et pourtant, nous restons. Le thérapeute belge Thomas d’Ansembourg appelle cet état « l’inconfort connu » : nous préférons ce qui nous fait mal parce que c’est familier, plutôt que d’affronter l’inconnu qui pourrait nous libérer.
Dans un entretien avec Fabrice Midal, Thomas d’Ansembourg décrit cinq blocages intérieurs qui nous emprisonnent sans que nous en soyons conscients. Il ne parle pas d’obstacles extérieurs ni de circonstances défavorables. Il parle de programmations mentales, transmises depuis l’enfance, qui agissent en silence.
Premier piège : la culture du malheur
« On n’est pas là pour rigoler. » Cette phrase, d’Ansembourg l’a entendue toute son enfance, dans une famille pourtant aimante. Elle fonctionne, dit-il, comme un vaccin contre le bonheur. Dès qu’une relation devient stable, qu’un projet prend forme, qu’une joie s’installe, une partie de nous n’y croit pas et sabote discrètement.
C’est l’un des blocages intérieurs les plus insidieux parce qu’il se déguise en réalisme. Nous croyons voir la vie telle qu’elle est. En vérité, nous ne regardons que ce qui va mal. Or, note d’Ansembourg, il y a objectivement plus de trains qui arrivent à l’heure que de trains qui déraillent, plus d’enfants qui naissent en bonne santé que le contraire. La résignation devient alors le mode par défaut : à quoi bon, puisque la vie est dure.
Deuxième piège : les rapports de force
Dès qu’un désaccord apparaît, quelque chose se déclenche dans notre corps. Une petite décharge d’adrénaline, une accélération cardiaque, l’envie de trouver rapidement l’argument qui clouera le bec de l’autre. D’Ansembourg appelle ça « chercher son gourdin de Cro-Magnon ». Il y a le gourdin ou la grotte. Rarement la rencontre.
Ce réflexe est l’un des blocages intérieurs les plus répandus dans le couple, au travail, entre parents et enfants. Nous confondons désaccord et menace. La sortie passe par l’écoute réelle, celle qui demande d’arrêter de préparer sa contre-attaque pendant que l’autre parle. Une compétence qui, selon d’Ansembourg, devrait s’apprendre dès la maternelle.
Troisième piège : l’attitude de méfiance
La méfiance passe inaperçue parce qu’elle ressemble à de la prudence. Devant un inconnu, un collègue, parfois même un proche, quelque chose en nous se tient sur ses gardes. Qu’est-ce qu’il me veut ? Que pense-t-il de moi ?
D’Ansembourg y voit le reflet d’une insécurité intérieure profonde. Il cite un chiffre entendu chez ses collègues thérapeutes : 80 à 90 % de la population manque d’une juste estime de soi. Ce manque produit deux caricatures opposées, l’ego hypertrophié qui prend toute la place, ou la timidité qui se met en retrait. Entre les deux, très peu de gens vivent des relations réellement fondées sur la confiance. Défaire ce mécanisme commence par le voir. On ne sort pas d’un piège dont on ignore l’existence.
Quatrième piège : la séparation et la division
Nous vivons dans une culture qui range tout dans des cases. C’est bien ou c’est mal. On est intellectuel ou manuel. Rationnel ou sensible. Cette pensée binaire, d’Ansembourg la considère comme l’un des blocages intérieurs les plus appauvrissants pour notre vie.
Il raconte son propre cas. Quand il voulait quitter son métier de juriste pour devenir thérapeute, il se croyait piégé entre deux options : la liberté créative mais la précarité, ou la sécurité matérielle mais l’ennui. Le déblocage est venu quand il a remplacé le « ou » par « et ». Il pouvait chercher les deux simultanément, en acceptant que le chemin prendrait du temps. Cette même pensée divisante nous fait opposer « je » et « tu », ma communauté et l’autre, l’humain et la nature. Chaque fois, nous perdons le « nous » et nous nous appauvrissons.
Cinquième piège : faire plutôt qu’être
Nous courons. Contre le temps, contre les tâches, contre nous-mêmes. D’Ansembourg raconte être entré en thérapie parce qu’il courait tout le temps. Il pensait pas avoir besoin de travailler l’estime de soi. Il a découvert qu’il avait été encodé, comme beaucoup d’entre nous, par une équation simple : « Si je fais bien, on m’aime bien. Si je fais bien et beaucoup, on m’aime beaucoup. » Il a frôlé le burn-out.
Il partage une scène marquante. Une mère en formation lui raconte que son fils de 7 ans s’est planté devant elle dans un couloir : « Maman, je ne m’appelle pas Dépêche-toi. » Ce petit garçon rappelait à sa mère ce que les blocages intérieurs autour du faire nous font perdre : le lien. La devise que d’Ansembourg défend est celle de la communication non violente. Le lien d’abord, le résultat ensuite. Non pas parce que le résultat ne compte pas, mais parce qu’il vient plus naturellement quand la relation est soignée.
Sortir de l’inconfort connu
Ces cinq blocages intérieurs ne se dissolvent pas par la volonté. D’Ansembourg reprend une formule de Paul Watzlawick : si l’on fait ce qu’on a toujours fait, on obtient ce qu’on a toujours obtenu. Vouloir changer en pensant de la même manière, c’est mathématiquement impossible.
Il propose l’image du voilier. Défaire ses amarres (les blessures, les automatismes, les vieilles croyances) et hisser sa voile pour capter une direction. Le premier travail sans le second nous fait tourner en rond dans le port. Le second sans le premier nous fait couler avant même de partir. Voir ses blocages intérieurs, c’est déjà commencer à défaire les amarres.
Sources
- Entretien vidéo de Thomas d’Ansembourg avec Fabrice Midal sur les mécanismes qui nous empêchent de changer
- Site officiel de Thomas d’Ansembourg, thérapeute et formateur en communication non violente
- Site de Fabrice Midal, fondateur de l’école occidentale de méditation