
74 % des salariés français déclarent un bon niveau de bien-être mental en janvier 2026, contre 70 % un an plus tôt. Dans le même temps, 32 % considèrent les troubles psychiques comme un signe de faiblesse, soit dix points de plus en un an. C’est le paradoxe que met à jour la deuxième Grande Enquête sur la santé mentale au travail, menée par l’Ifop pour Moka.Care, le GHU Paris psychiatrie & neurosciences et le Boston Consulting Group, auprès de 2 000 salariés du secteur privé et public.
La santé mentale au travail progresse. Le regard porté sur ceux qui vont mal se durcit. Les deux évolutions coexistent, et c’est ce qu’il faut comprendre.
Ce que mesure l’étude
L’enquête a été conduite entre le 9 et le 20 janvier 2026 sur un échantillon représentatif de 2 000 salariés français, avec un sur-échantillon de 238 personnes travaillant en département RH. Elle utilise l’indice WHO-5, un outil validé par l’Organisation mondiale de la santé qui mesure le bien-être psychologique subjectif sur cinq items.
Le score moyen atteint 62,8 sur 100 en janvier 2026, en hausse de trois points en un an. Certains indicateurs de mal-être reculent nettement. Les troubles du sommeil déclarés passent de 55 % à 48 %. L’irritabilité chute de six points pour atteindre 36 %. Ces évolutions confirment que les politiques RH engagées depuis 2023 ont produit des effets mesurables.
Mais 26 % des salariés restent en difficulté selon l’échelle WHO-5, et près de sept sur dix ont déjà souffert de troubles psychiques liés au travail au cours de leur carrière. La santé mentale au travail moyenne s’améliore. Ceux qui vont mal ne vont pas mieux pour autant.
Le retour des préjugés, chiffres à l’appui
C’est la partie la plus contre-intuitive de l’étude. Alors que la santé mentale est grande cause nationale en 2026 pour la deuxième année consécutive, les représentations en entreprise se durcissent.
32 % des salariés considèrent les troubles psychiques comme un signe de faiblesse. C’est dix points de plus qu’en 2025. 46 % estiment que ces troubles posent problème au travail. 29 % voient la consultation d’un psychologue comme un aveu d’échec, en hausse de douze points. 54 % considèrent la santé mentale comme une affaire strictement privée, cinq points de plus.
Ces représentations ont un effet direct. Seulement 43 % des salariés diagnostiqués avec un trouble psychique en parlent à leur employeur. La majorité se tait. Le tabou remonte au moment même où le discours public le déconstruit officiellement.
Pierre-Etienne Bidon, co-fondateur de Moka.Care, résume l’enjeu : la résurgence d’une forme de tabou n’est pas une bonne nouvelle. Pour lutter efficacement contre le mal-être, les individus doivent se sentir en sécurité pour en parler.
Une hypothèse : la fatigue du sujet
L’étude ne tranche pas sur les causes du retour des préjugés, mais plusieurs pistes se dégagent des données. La médiatisation intense de la santé mentale depuis 2020 a produit une double dynamique. D’un côté, une prise de conscience réelle chez les salariés qui vont bien. De l’autre, une lassitude et une méfiance chez ceux qui perçoivent le sujet comme envahissant, à leurs yeux mal placé au travail, ou instrumentalisé.
Le baromètre Great Insights 2026 de Great Place To Work France, publié le 20 janvier 2026, indique que 41 % des actifs français déclarent avoir déjà connu un burn-out ou un état d’épuisement professionnel. La corrélation entre exposition prolongée au sujet et fatigue de l’empathie est documentée dans plusieurs travaux récents en psychologie organisationnelle.
Le facteur IA, imprévu mais massif
L’édition 2026 de l’enquête introduit une mesure inédite : l’impact perçu de l’intelligence artificielle sur la santé mentale au travail. Les résultats surprennent.
66 % des utilisateurs d’IA estiment qu’elle permet de gagner du temps. 63 % qu’elle améliore la qualité du travail. 39 % considèrent que l’IA peut apporter un soutien aussi efficace qu’un psychologue pour améliorer leur état de santé mentale. Ce dernier chiffre pose une vraie question de santé publique : la substitution de l’écoute professionnelle par une conversation avec un modèle de langage.
À l’inverse, 36 % des utilisateurs perçoivent l’IA comme une menace pour leur emploi. La perception est donc ambivalente. Elle n’est pas majoritairement anxiogène, mais elle ajoute une couche de charge cognitive dans un contexte déjà tendu.
Ce que ça implique pour les entreprises
L’étude quantifie le coût du mal-être psychique. 41 % des salariés déclarent avoir déjà travaillé moins efficacement en raison de leur état de santé mentale. 37 % ont connu un arrêt de travail lié à un trouble psychique au cours de leur carrière. Le présentéisme et l’absentéisme représentent des postes de coût que les directions financières commencent à intégrer.
Florence Patenotte, du GHU Paris psychiatrie & neurosciences, insiste sur un point souvent négligé : les milieux professionnels sont des espaces privilégiés de détection et de prévention. Une majorité d’adultes en âge de travailler passe plus de temps avec ses collègues qu’avec sa famille proche. Le travail voit les signes avant les proches, à condition que quelqu’un regarde.
Seule la moitié des salariés considère que son entreprise dispose d’une stratégie claire en santé mentale au travail (53 %), et 48 % que des actions concrètes sont mises en place. La marge de progression reste large.
Ce qu’il faut retenir
La santé mentale au travail va globalement mieux en 2026. Les préjugés autour de ceux qui vont mal se renforcent en même temps. Ces deux évolutions ne se contredisent pas, elles se produisent dans deux populations différentes : celle qui va bien, et celle qui va mal. La première trouve les politiques de prévention utiles. La seconde se tait de plus en plus.
La bataille des prochaines années ne se joue plus sur la reconnaissance du sujet. Elle se joue sur la sécurité psychologique de ceux qui doivent en parler pour aller mieux. Et sur l’usage raisonné de l’IA comme aide, sans qu’elle remplace ce qui doit rester humain.
Sources
- Ifop pour Moka.Care, GHU Paris psychiatrie & neurosciences et Boston Consulting Group, Grande Enquête sur la santé mentale au travail, édition 2026. https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2026/03/rapport-danalyse-grande-enquete-sur-la-sante-mentale-au-travail-2026.pdf
- Boston Consulting Group, communiqué de presse du 24 mars 2026. https://www.bcg.com/press/24march2026-sante-mentale-au-travail-derriere-une-legere-amelioration-en-2026-le-retour-des-tabous
- Moka.Care, page dédiée à l’étude 2026. https://www.moka.care/etude-sante-mentale-travail-2026
- Ministère de la Santé, Santé mentale grande cause nationale 2026. https://www.monparcourshandicap.gouv.fr/actualite/sante-mentale-cause-nationale-en-2026