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Overthinking et intelligence : mythe ou réalité ?


L’idée circule beaucoup : les gens qui pensent trop seraient aussi les plus intelligents. Un cerveau actif, une tête qui tourne sans s’arrêter, une tendance à analyser chaque situation sous dix angles différents. Flatteur, mais exact ?

Overthinking et intelligence

La réponse courte : il existe un lien réel entre certaines formes d’intelligence et l’overthinking, mais ce lien est plus étroit et plus nuancé que ce que la formule populaire laisse entendre. Et surtout, ce lien n’est pas une validation.

Ce que dit l’étude la plus citée sur ce sujet

En 2015, Alexander Penney et ses collègues de l’Université Lakehead (Ontario, Canada) ont publié dans la revue Personality and Individual Differences une étude portant sur 126 participants, auxquels ils ont fait passer des tests d’intelligence verbale et non verbale, ainsi que des questionnaires mesurant l’anxiété, la rumination et l’inquiétude.

Résultat principal : l’intelligence verbale, c’est-à-dire la capacité à utiliser le langage pour penser et raisonner, était positivement associée à la tendance à ruminer et à s’inquiéter. Les personnes qui obtenaient de meilleurs scores en compréhension verbale avaient aussi tendance à ressasser davantage.

Mais l’étude indique aussi l’inverse pour l’intelligence non verbale : les personnes plus fortes en traitement visuo-spatial et en raisonnement abstrait non verbal étaient, elles, moins sujettes à la rumination. L’overthinking et l’intelligence ne vont pas toujours de pair. Tout dépend du type d’intelligence mesuré.

Pourquoi l’intelligence verbale favorise la rumination

Les auteurs de l’étude proposent une explication : les personnes avec une intelligence verbale élevée ont une capacité plus développée à se représenter mentalement des événements passés et futurs, à construire des scénarios détaillés, à anticiper des conséquences. Cette même capacité, appliquée à une situation perçue comme menaçante ou ambiguë, devient le moteur de la rumination.

En d’autres termes, un cerveau habile à construire des récits complexes construit aussi des récits catastrophistes avec beaucoup d’efficacité. Ce n’est pas un défaut de l’intelligence. C’est la même compétence appliquée dans le mauvais sens.

Des chercheurs de la SUNY Downstate Medical Center ont par ailleurs observé que les patients diagnostiqués avec un trouble anxieux généralisé obtenaient en moyenne de meilleurs scores sur les tests d’intelligence verbale. Là encore, le lien existe, mais il concerne une forme précise d’intelligence, pas l’intelligence en général.

Le réseau cérébral impliqué

Le réseau du mode par défaut (Default Mode Network ou DMN) est un ensemble de régions cérébrales qui s’activent quand le cerveau n’est pas focalisé sur une tâche externe : pendant les moments de repos, d’introspection, de projection dans le futur ou de pensée sociale. C’est lui qui est à l’oeuvre quand on pense à ce qu’on aurait dû dire, quand on imagine ce que l’autre a pensé de nous, quand on rejoue mentalement une conversation de la veille.

Ce réseau est associé à des fonctions cognitivement précieuses : créativité, empathie, planification à long terme. Mais c’est aussi lui qui alimente la rumination quand il s’emballe. Des travaux publiés en novembre 2024 dans Science Advances par des chercheurs de la Northwestern University ont identifié des connexions spécifiques entre ce réseau et l’amygdale, la région impliquée dans le traitement émotionnel, ce qui expliquerait pourquoi les pensées sociales (ce que l’autre pense de moi, ai-je dit quelque chose de mal) deviennent si facilement anxiogènes.

Un DMN actif n’est pas une preuve d’intelligence supérieure. C’est une caractéristique de certains profils cognitifs, qui peut aller avec des capacités créatives ou analytiques, mais qui va aussi avec une vulnérabilité accrue à la rumination.

Ce que le lien ne signifie pas

Plusieurs précisions importantes s’imposent avant de conclure que l’overthinking est un signe d’intelligence.

D’abord, l’étude de Penney portait sur 126 étudiants universitaires, ce qui limite la portée des conclusions. Les chercheurs eux-mêmes soulignent que lorsqu’on contrôle les variables liées à l’anxiété de test et à l’affect négatif, la relation entre intelligence verbale et symptômes anxieux perd de sa significativité statistique.

Ensuite, et c’est peut-être le point le plus important : ruminer n’est pas réfléchir. La rumination est un processus circulaire qui ressasse sans produire de solution nouvelle. La réflexion approfondie, elle, avance. Les confondre parce qu’elles mobilisent toutes les deux le cerveau, c’est comme confondre tourner en rond et marcher parce que les deux impliquent les jambes.

Enfin, des personnes avec des capacités cognitives très ordinaires peuvent aussi développer de l’overthinking chronique, notamment en contexte de stress prolongé, de perfectionnisme ou de faible tolérance à l’incertitude. L’overthinking n’est pas réservé aux esprits brillants. Il est largement démocratique.

Un lien réel, mais mal interprété

Il existe donc une association modeste et spécifique entre intelligence verbale et tendance à ruminer. Certains profils cognitifs, notamment ceux qui traitent l’information de façon très détaillée et narrative, sont plus exposés à l’overthinking. C’est réel, c’est documenté.

Mais cette association n’est ni universelle, ni flatteuse dans ses conséquences. Penser beaucoup ne produit pas de meilleures décisions quand ce surplus de pensée tourne à vide. Et l’idée que l’overthinking et l’intelligence vont systématiquement de pair sert souvent à justifier un mode de fonctionnement qui coûte, plutôt qu’à le questionner.

La recherche dit qu’un certain type d’intelligence peut rendre plus vulnérable à la rumination. Elle ne dit pas que ruminer est une marque d’intelligence.

Sources



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Roger Ari

Roger, cofondateur de Liberté Mentale. Passionné de psychologie et de design, il décrypte nos comportements pour libérer votre potentiel.

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0 Commentaires

Fabrice Nguyen
Fabrice Nguyen
vient de commenter
@Nathalie : oui, la conclusion pratique est la même, voire renforcée. Ma remarque était surtout sur la précision des sources....
🫡

Oh bonjour ! Ravi de vous rencontrer.

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