Willoughby Britton a commencé à s’intéresser aux effets négatifs de la méditation après un résultat inattendu dans ses premières recherches : certains participants développaient de l’insomnie. Quand elle en a parlé à une enseignante de méditation, la réponse l’a marquée : « Tout le monde sait que si l’on médite suffisamment, on arrête de dormir. » Professeure de psychiatrie et de neurosciences comportementales à l’Université Brown, Britton a décidé d’explorer ce que la communauté des praticiens savait mais ne documentait pas.

Ce qu’elle a trouvé contredit le discours ambiant sur la méditation comme pratique universellement bénigne.
Le projet qui a changé les données disponibles
Britton et son collègue Jared Lindahl ont dirigé pendant plus d’une décennie l’étude la plus large jamais réalisée sur les expériences difficiles liées à la méditation, intitulée The Varieties of Contemplative Experience. Ils ont mené des entretiens approfondis avec plus de 100 enseignants de méditation bouddhiste et pratiquants expérimentés.
Résultat : 59 catégories d’expériences difficiles ont été identifiées, et 26 facteurs influençant leur durée et leur intensité. Les effets documentés vont de l’inconfort passager à des épisodes sévères et persistants : anxiété aiguë, insomnie, dissociation, dépersonnalisation, résurgence de souvenirs traumatiques, et dans certains cas, épisodes proches de la psychose.
Ces expériences ne survenaient pas uniquement lors de retraites intensives de plusieurs jours. Britton a précisé que des pratiquants avec une routine quotidienne ordinaire rapportaient les mêmes types de difficultés.
Les chiffres que peu de guides de méditation mentionnent
Plusieurs études indépendantes ont commencé à mesurer la fréquence de ces effets indésirables. Une étude publiée en 2020 dans la revue Acta Psychiatrica Scandinavica, qui a passé en revue plus de 80 recherches sur la méditation, a trouvé que 8 % des personnes ayant pratiqué rapportaient un effet négatif indésirable. Ce chiffre monte à 25 % dans les programmes intensifs.
Une autre étude menée en 2022 sur 953 pratiquants américains, publiée dans Clinical Psychological Science, a établi que plus de 10 % d’entre eux avaient subi des effets indésirables ayant eu un impact négatif significatif sur leur vie quotidienne, persistant plus d’un mois.
Pour les retraites de silence de haute intensité, les données sont plus marquées encore : entre 6 et 14 % des participants rapportent des effets secondaires notables, dont des insomnies prolongées, une irritabilité accrue ou des épisodes de dissociation.
Pourquoi la méditation peut aggraver ce qu’elle est censée calmer
Le mécanisme n’est pas mystérieux. La méditation de pleine conscience demande de diriger l’attention vers l’intérieur : les sensations corporelles, les pensées, les émotions présentes. Pour une personne dont le système nerveux est déjà sous tension chronique, ou qui porte des expériences traumatiques non traitées, ce retour vers soi peut déclencher exactement ce qu’elle cherchait à éviter.
Britton décrit cet effet ainsi : la méditation agit comme un amplificateur de volume. Pour certains, cela signifie percevoir plus clairement des états apaisés. Pour d’autres, cela signifie que l’intensité de toutes leurs émotions monte d’un cran, y compris les plus difficiles.
Les profils les plus exposés aux effets indésirables incluent les personnes ayant des antécédents de trauma, celles souffrant de troubles anxieux, de dépression en phase active, de troubles bipolaires non stabilisés ou d’une tendance à la dissociation. Ces contre-indications sont documentées dans les manuels cliniques, mais elles n’apparaissent généralement pas dans les applications de méditation ni dans les programmes d’entreprise.
Le problème vient aussi de la façon dont la méditation est présentée
Britton souligne un point structurel : la méditation a été extraite de son contexte d’origine, qui était contemplatif et religieux, avec une progression encadrée par des enseignants formés à accompagner les difficultés. Dans ce contexte, les expériences difficiles étaient attendues, nommées et intégrées dans un cadre de pratique.
Ce que le marché du bien-être a retenu est autre chose : une technique de relaxation présentée comme sans risque, adaptée à tous, délivrable en dix minutes par jour via une application. Ce cadrage efface à la fois les nuances de la pratique et les conditions dans lesquelles elle peut devenir problématique.
Une revue critique publiée en 2018 dans Perspectives on Psychological Science, signée par Nicholas Van Dam et une vingtaine de chercheurs, pointait le même problème : une large part des études sur la méditation souffre de biais méthodologiques importants, de groupes contrôles insuffisants, et d’une tendance à ne publier que les résultats positifs. La littérature scientifique sur la méditation, prise dans son ensemble, est moins univoque qu’elle n’y paraît dans la presse grand public.
Ce que cela ne signifie pas
Rien de ce qui précède ne signifie que la méditation ne fonctionne pas. Les preuves de son efficacité sur la réduction du stress, la régulation émotionnelle et certains symptômes anxieux sont réelles et soutenues par des dizaines d’études bien construites. Le programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction) développé par Jon Kabat-Zinn à l’Université du Massachusetts reste l’une des interventions psychologiques les mieux documentées pour la gestion du stress chronique.
Ce que la recherche dit, c’est que la méditation n’est pas une pratique neutre pour tout le monde, dans toutes les conditions, à toutes les doses. Et que présenter le contraire comme une évidence dessert les personnes qui ont de bonnes raisons de ne pas s’y retrouver, ou pire, celles qui y trouvent une aggravation de leur état sans comprendre pourquoi.
Britton a fondé Cheetah House, une structure de soutien pour les pratiquants en difficulté, précisément parce qu’elle constatait que ces personnes ne trouvaient pas d’aide adaptée, ni auprès des médecins qui ne connaissaient pas ces effets, ni auprès des enseignants de méditation qui les minimisaient.
La question n’est pas « est-ce que la méditation est bonne ou mauvaise ». C’est : pour qui, sous quelle forme, avec quel encadrement, et à quel moment de la vie d’une personne.